La révolution d’Octobre

          Au départ, j’aimais bien octobre moi. Il y a plein de gens qui me sont chers qui fêtent leur anniversaire à ce moment-là. Les arbres changent de couleur, le soleil est encore doux, ça donne envie de faire cuire des marrons et de se rouler dans les feuilles en humant l’odeur des champignons. Ou le contraire.

          Et puis à la base j’aime bien le rose aussi. Pour les filles et les garçons. Pour mes chaussures et mes lunettes. Sur les murs, les carnets à spirale. Limite j’en ferais une chanson tiens.

          Mais qu’est-ce qui leur a pris de venir tout saloper avec leur octobre rose ? Dès le mois de septembre (logique un peu floue du coup…) les rubans roses éclosent sur les murs, les magazines, la Tour Montparnasse, les hôtels de ville et les affiches à tous les coins de rue. Les monuments s’illuminent, les visages des demies-stars aussi – ici Cristina Cordula (« Il faut se palper les nichons ma chérrrrie »), là Thierry Marx avec des ananas (mais pourquoi tant de haine ?) : tout le monde sourit, parle dépistage et soutien des malades.

          Alors d’abord, non, ça ne sauve pas des vies. Mais je ne suis pas spécialiste, d’autres en ont tellement bien parlé, ici ou ici par exemple. Quelques articles émergent pour faire entendre une autre voix, et dénoncer une vaste foire aux marques et au discours faussé, mais globalement la France reste une merveilleuse vitrine pour la pinky attitude. Chacun (chacune en fait…) peut apporter sa pierre à la recherche en achetant un lisseur à cheveux (rose) ou en courant en tee-shirt sponsorisé (rose). Sauf que. On ne sait pas bien où va l’argent – là encore tout ça a été dit mieux que je ne saurais le faire[1].

          Et tout ce déferlement d’amour et de solidarité s’accompagne du vertueux slogan : « le cancer parlons-en ». Ah. Eh bien d’accord, parlons-en ! Parlons de toutes ces femmes dont la vie bascule, des traitements qui usent, de la mort aussi. Ah, on me dit dans l’oreillette que non, ce n’est pas hyper vendeur. On pourrait plutôt causer yoga, crèmes, guérison et héroïnes combatives. Parler des « 99% de guérison si le cancer est pris à temps », de la vie après, de la formidable leçon de vie qui ne peut que nous bouleverser. Bon.

          Mais en vrai les gars… En vrai. Ça ne veut pas dire grand-chose « pris à temps ». On ne guérit que rarement, la récidive plane sur de nombreuses têtes. Et puis on en meurt du cancer du sein. Beaucoup.

On vit avec aussi… Et ça, c’est nouveau. Parce que si on étale dans les journaux les formidables avancées de la science, qui font croire à mon voisin de palier que le cancer du sein « se soigne très bien », alors que tant de choses échappent encore à la médecine (les causes, le fonctionnement précis etc.), les traitements se sont effectivement multipliés, pour rendre chronique une maladie qui jusqu’alors n’offrait que deux solutions : la rémission, parfois sans que jamais le cancer ne revienne, ou la mort, rapide. Aujourd’hui, on peut vivre avec des métastases, plus longtemps qu’il y a quinze ans, moins que dans vingt ans c’est certain.

          Je te vois toi au fond, te gratter la tête au mot de métastase… Certains blêmissent. D’autres ne voient pas bien ce que c’est. Normal : dans la brochure « parlons-en » par exemple, issue d’une association, il est mentionné pudiquement en intro, après l’alléchant « ce que les femmes doivent savoir », mais il est absent du glossaire final. Quant au cancer métastatique, le fameux-qui-est-chronique-qui-dure-toute-la-vie-courte-ou-moins-courte, silence radio. Double peine : les cancéreuses au long cours doivent se farcir les clichés et les croyances sur le cancer du sein, relayées par l’institution bien souvent, et en plus elles n’existent dans quasi aucun discours. Invisibles. Cachées sous le tapis de rubans.

          Alors ok : parlons-en. Du cancer métastatique. Parce qu’il y a une voie médiane entre une vision noire et paralysante et une vision rose et mensongère. Une voie médiane entre la plainte et la combativité photogénique (et en même temps se plaindre, hein, c’est bien aussi. Certes, ça ne lisse pas les cheveux -pour ce qu’il en reste avec certaines chimios de toute façon…)

Il existe quelques blogs, des prises de parole vivifiantes, heureusement. Catherine Barre-Gascoin en fait partie, la lire est toujours pour moi régénérant : c’est son Bas les Masques ! qui m’a décidée à rajouter ma voix parfois enrouée à celles qui s’élèvent déjà, essentiellement sur Internet.

          Pour sortir des visions binaires donc, pour prendre un chemin de traverse, aborder la maladie de biais. Expliquer qu’on peut être gaie et dévastée en même temps. Profiter des moments précieux et avoir envie de casser la gueule à tout le monde. Se sentir plutôt bien dans sa vie et se demander où est passée celle d’avant. Aller bien et aller mal. Ou ni l’un ni l’autre. Être malade en douce. Être fatiguée sans que ça se voie toujours. Être caustique sans être amère. Lutter sans combattre. Vivre ou survivre. (Ah non c’est une chanson ça.) Penser tous les jours au cancer, et ne pas penser qu’à ça. Être malade, mais pas que. Mais quand même. Avoir toute sa vie impactée, professionnelle, personnelle, affective. Vivre avec la mort. Mais tant qu’on n’est pas mourante, être vivante quoi. Pleinement. Prends ça dans la face Sénèque… (Je termine par une petite référence cultuelle, pour élargir mon auditoire.)

On en reparle bientôt ?

PS : Il y a deux Catherine très fréquentables que je vous recommande :
– Catherine Cerisey, la première que j’ai lue au moment de Cancer 1er, en 2011. Maintenant, en plus de plein d’autres choses, elle co-anime une Web Radio sur le cancer métastatique. C’est vivant, ça aide, ça parle vrai, et même c’est drôle !
– Catherine Barre-Gascoin, dont les Crabes dansent au Croisic. Le sous-titre est éloquent : « je ne guérirai pas, mais je vis gaillardement (la plupart du temps) : faut pas gâcher ! »

-———

[1] Si vous ne connaissez pas le blog de Manuela Wyler, allez donc y faire un tour. Pour ses prises de positions contre les courses roses, mais pas que. Pour ses mots furieusement drôles. Son intelligence aigüe et ses Fuck salvateurs. Elle manque à beaucoup de gens, même à ceux qui, comme moi, ne la connaissaient pas en vrai…
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